Mis à jour le mardi 26 octobre 1999
L'instituteur du village de Topale, sur la commune de Medveda, montre les collines boisées qui s'étirent en contrebas de sa ferme. Des façades blanches d'habitations albanaises percent dans la verdure. « Vous voyez ces maisons, elles sont vides. Les gens sont partis au Kosovo. Nous sommes restés pratiquement seuls, mon épouse et moi. Pour les enfants qui viennent encore à l'école. » Cent quatre-vingts enfants, tous Albanais, étaient inscrits à l'école de Topale à la rentrée 1998. Cette année, ils ne sont plus qu'une soixantaine. Dans les villages alentour, c'est la même chose : l'exode d'une communauté. A Sijarinska Banja, 45 élèves albanais (contre 364 en 1998). A Medveda, 14 (contre 45). Dans huit autres hameaux, les écoles ont fermé, car les enseignants ont tous pris la route du Kosovo.
Les Albanais de Medveda, région du sud-est de la Serbie située à l'extérieur du Kosovo, ont entamé, depuis la fin de la guerre et le retrait de l'armée yougoslave, un mouvement de repli vers la province placée sous protectorat occidental. Ils affirment subir pressions et brimades de la part des Serbes. Avec l'arrivée des Serbes du Kosovo, ces départs contribuent à l'« homogénéisation ethnique » de cette partie des Balkans. Tous les habitants serbes de la région, interrogés sur le départ des Albanais, répondent avec empressement : « Nous ne les chassons pas ! Au contraire, ils vivaient bien ici, même mieux que nous... »
Une tenancière serbe de café à Medveda, bourgade mixte où les boutiques albanaises ferment les unes après les autres, affiche, comme d'autres, cette conviction : « Ils partent parce qu'ils obéissent aux directives de l'UCK. Ils reçoivent les ordres de Hashim Thaci par leurs télévisions satellite, et partent créer leur Etat au Kosovo. Là-bas, ils ont l'ONU et la KFOR, qui leur font gagner plein d'argent. Ils sont toujours dans les bonnes combines, nous non ! »
Selon l'enseignant albanais de Topale, les premiers départs se sont produits « après l'arrivée de l'armée [yougoslave], qui se retirait du Kosovo ». Les soldats vaincus par l'OTAN ont déboulé le 29 juillet dans leurs véhicules lourds, le long des chemins de boue. Saouls le soir, la gâchette facile à proximité des maisons albanaises, ils ont élu domicile, pendant trois semaines, dans le bâtiment de l'école. « Les familles interdisaient aux filles de sortir, raconte cet Albanais. On ne voulait pas que se produisent ici des choses comme au Kosovo... » La peur s'est installée et beaucoup sont partis. « Les gens pensent que la situation pourrait dégénérer en guerre civile en Serbie », dit l'instituteur.
MAISONS TROQUÉES
Environ 70 000 Albanais vivent sur les pourtours du Kosovo. A Pristina, le bureau du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l'ONU a recensé depuis le mois de juillet l'arrivée au Kosovo de 4 000 Albanais en provenance de la région de Bujanovac, indique son porte-parole, Peter Kessler. Des centaines de familles, - « 80 % des Albanais », selon l'instituteur de Topale - ont quitté la poche de Medveda. Le processus continue, poussant le HCR à préparer « 15 000 lits dans des centres collectifs pour les populations qui décideraient de descendre des montagnes cet hiver, affirme M. Kessler. On ne peut pas parler de crise, mais les tensions ethniques s'aggravent ».
« Lorsqu'on marche sur la route, les camions des Serbes cherchent à nous éclabousser de boue », dit une paysanne albanaise de Topale, vêtue du pantalon bouffant traditionnel, qu'elle a désormais peur de porter en ville. « Lorsque ma soeur est allée chez le médecin à Leskovac, raconte-t-elle encore, il a rejeté son carnet médical en disant : ”Va te faire soigner au Kosovo, chez les tiens !“ » Dans les villages, au pied des mosquées, ne restent souvent que des vieillards pour garder les champs de maïs et les bêtes. Les jeunes sont partis chercher une nouvelle vie au Kosovo.
A Medveda, le local peinturluré du parti radical serbe (extrême droite) est bien visible. Son représentant, Dobrivoje Pavlovic, s'écrie : « les Shiptari (terme péjoratif pour désigner les Albanais) partent au Kosovo pour s'emparer des maisons des Serbes, qui en sont chassés ! » Le correspondant local du quotidien Politika, organe du régime de Belgrade, a consacré plusieurs articles au départ des Albanais : « Les services de sécurité serbes, qui sont très actifs au Kosovo, me disent que les Albanais de Medveda ont commis là-bas des crimes terribles contre les Serbes, nous glisse-t-il. Forcément, ça crée un froid ici entre les deux communautés... »
Dans cette région pauvre et agricole où, assure Eha, un jeune goran (minorité slave islamisée) épicier à Sijarinska Banja, « jusqu'aux bombardements de l'OTAN, Serbes et Albanais buvaient encore des cafés ensemble », le fossé se creuse entre les communautés. Si l'on communique encore, c'est pour échanger des maisons entre Albanais partant au Kosovo et Serbes fuyant la province. A Medveda, une vingtaine de maisons ont été ainsi troquées. Dans l'une d'elles, modeste bâtisse en pisé, un couple de réfugiés serbes de Pristina - refusant, comme la plupart des personnes rencontrées, de donner leur nom - raconte comment ils se sont empressés de faire bénir les lieux par un prêtre orthodoxe et d'accrocher des reproductions d'icônes aux murs de ce foyer où vivait auparavant une famille albanaise musulmane.
Dans les montagnes, un détachement de soldats occupe la petite école décatie de Ravna Banja, village qui se vide lentement de ses Albanais. L'endroit est à lisière de la zone démilitarisée de cinq kilomètres dessinée autour du Kosovo par les accords signés en juin entre l'OTAN et l'armée yougoslave. Les Serbes du coin disent ne plus oser se rendre dans cette zone tampon. « Je n'y vais même plus pour chasser !, s'insurge Slobodan Denic, le responsable du dispensaire médical. C'est plein de bandits armés jusqu'aux dents qui viennent du Kosovo pour voler notre bois avec leurs tronçonneuses. Et puis, on risque de se faire tirer dessus par la KFOR, qui patrouille avec ses hélicoptères. »
Comme d'autres Serbes, il se montre très irrité de ne plus pouvoir circuler de part et d'autre de la « frontière administrative » du Kosovo, « qui [nous] appartient ! ». Pendant ce temps, des Albanais partis s'installer dans la province, selon des habitants, « reviennent chaque jeudi, jour du marché, pour écouler les produits de leur ferme ».



