| Par Le |
Kosovska Mitrovica envoyée spéciale
Le droit d'avoir une vie normale est plus important que la liberté de mouvement.» La phrase, en français, ressort périodiquement sur les banderoles et les affiches dans la partie nord de Mitrovica, le quartier serbe de la ville divisée du Kosovo, la seule ville de toute la province où l'on trouve encore des médecins serbes qui soignent, des cafés serbes et des kiosques à journaux avec des journaux serbes. Partout ailleurs, les Serbes se terrent ou sont enfermés dans des enclaves. Tout comme les autres slavophones, gorani, tsiganes et même croates.
«Si nous sommes encore là, c'est que nous avons eu de la chance», estime Oliver Ivanovic, un des responsables de la communauté. La chance aujourd'hui pour un Serbe du Kosovo, c'est de pouvoir rester et parler sa langue dans sa ville, de ne pas être privé de soins, de pain, d'écoles ou de téléphone. «On nous traite d'extrémistes parce que nous disons que mieux vaut une ville divisée où il y aura des Serbes qu'une ville unifiée où il n'y en aura plus», s'exclame un médecin.
Grand, cheveu brun et court, Oliver Ivanovic, ancien directeur d'une salle de sport à Pristina, ceinture noire de karaté et propriétaire de magasins à Mitrovica, agence aujourd'hui la vie et la défense de la ville. «Nous avons réussi à nous maintenir parce que nous nous sommes organisés. Le 12 juin, les forces serbes sont parties. La Force de protection du Kosovo [la Kfor] est arrivée le 14. Nous avons eu de la chance, parce qu'elle entrée par le sud, et que nous, nous étions au nord. Nous avons vu passer des colonnes de réfugiés serbes de toute la région. Au sud de la ville, le nettoyage avait commencé et les quartiers tsiganes brûlaient. C'était partir avec comme seule perspective de vivre en réfugiés dans un gymnase ou bien s'organiser. C'est ce que nous avons fait. Le 19, nous avons pris position sur le pont. Si la Kfor - des soldats français - s'est interposée, c'est parce que nous étions forts.»
Kfor dénoncée. Quelques centaines de familles réfugiées ont trouvé asile à cet endroit. Parmi elles, un jeune juge, Nikola Kabasic, qui s'occupe aujourd'hui des relations publiques au siège du Conseil national serbe (SNV), une organisation créée en janvier dernier par des groupes d'opposants au régime de Slobodan Milosevic. Il vient de Vucitrn, une petite commune située à 20 kilomètres au sud, où il y avait 20 % de Serbes. Ces derniers ne se sont maintenus que dans 5 des 39 villages serbes de cette commune. «Là aussi, ce sont les soldats français de la Kfor qui sont arrivés les premiers. Ils ont dit: "On ne peut garantir votre sécurité mais on peut vous garantir une évacuation sûre." Et les gens ont fait leurs paquets. Il est vrai que les Serbes sont responsables de ne pas avoir protégé les Albanais contre les paramilitaires. Mais qui a protégé les Serbes? Personne. Or la Kfor était là.» L'amertume perce contre les internationaux qui administrent l'ancienne province serbe: «En parlant des 14 Serbes tués dans le village de Gracko (au centre du Kosovo, ndlr), Bernard Kouchner, le chef de la mission civile de l'Onu, a dit "l'assassinat de 14 Serbes" et non le massacre. A Gnjilane, où l'on a découvert de nombreux corps, les internationaux ont parlé de "tombe contenant plusieurs Serbes" et non de charnier. Ils appellent cela des représailles, comme si tuer des vieillards et des enfants était de la vengeance. C'est de l'hypocrisie.»
Multiethnicité théorique. Les relations sont tendues entre les Serbes et les institutions internationales, toutes situées du côté sud de la ville, qui en ce moment n'entendent pas entériner la division de la ville. Le Kosovo, selon les termes de la résolution 1244 des Nations unies qui a mis un terme à la guerre, est multi-ethnique, et les bâtiments publics doivent servir à tous, affirme le credo onusien. Depuis septembre, à Mitrovica, la bataille fait rage pour l'hôpital et l'université situés au nord. L'hôpital de 450 lits, actuellement dirigé par un Français nommé par l'Onu, est pratiquement vide.Ni le tiers de médecins albanais qu'il employait avant guerre, ni les patients albanais n'osent franchir le pont. Pour faire pression et inciter à la mixité, les internationaux retiennent de coûteux équipements qu'ils se sont procurés à l'étranger et ont limogé le directeur adjoint. L'université, elle, n'est qu'un petit bâtiment gris aux fenêtres brisées qui abritait avant guerre les départements de géologie et des mines, soit 1 200 étudiants. Les étudiants albanais veulent y reprendre leur place. Leurs homologues serbes veulent eux y créer une université serbe du Kosovo, même contre la volonté de Belgrade qui a déplacé le siège du rectorat de Pristina au sud de la Serbie. «Pourquoi l'Onu veut-elle faire ici une université multi-ethnique, alors que nos étudiants ne peuvent plus aller à Pristina? S'ils veulent tenter une expérience multi-ethnique, pourquoi ne la font-ils pas au sud», s'exclame une jeune étudiante en architecture. Elle n'a jamais tenté de franchir le pont. Le mois dernier, un groupe de sept Serbes escortés en voiture par l'Onu a été attaqué côté sud par la foule. L'un d'entre eux a été lapidé. Mort. Les autres n'ont dû leur salut qu'à la protection des soldats français, dont plusieurs ont été blessés.
Chasse aux Serbes. On peut en vain chercher sur le reste du territoire des expériences multi-ethniques, d'autant plus difficiles à concrétiser que personne n'ose aborder de front la question de la langue qui sépare les communautés. A Pristina, l'hôpital a été rénové par les Britanniques, même s'il n'y a plus aucun médecin serbe depuis le 15 août et que l'établissement a déjà refusé de soigner des patients serbes. De même, il n'y a plus de Serbes à l'université. Quant aux locaux du quotidien local en langue serbe Jedinstvo, ils ont dû fermer. De son côté, la mairie a rembarré des couples mixtes venus déposer une demande de mariage. Sans, pour autant qu'on le sache, entraîner la moindre sanction.
Des gangs de nettoyeurs, des adolescents de 15 à 18 ans, traquent les non-Albanais, même s'il ne reste que 500 des 30 000 à 40 000 Serbes qui vivaient dans la principale ville du Kosovo. Leur méthode est simple. Ils demandent l'heure aux passants et s'attaquent à ceux dont la langue ou la prononciation ne leur plaît pas. Une vieille Albanaise, qui s'était habillée de noir, comme le sont souvent les vieilles Serbes, s'est vu poser la question quatre fois dans une seule journée. Un journaliste albanais, interrogé de la sorte, s'est entendu dire après coup par ses enfants: «Papa, tu l'as échappé belle.» Un employé bulgare de l'Onu en est mort, abattu d'une balle. La situation est telle que l'Onu vient de recommander à ses employés d'origine slave de s'abstenir de fréquenter les lieux publics. Dans le bourg de Lipljan, une petite ville à 30 kilomètres au sud de Pristina, il reste 2 000 Serbes, soit un quart de la population, là où ils étaient autrefois majoritaires. Mais on n'en voit jamais dans la rue. Dans la province, la haine est telle que des Albanais qui ont été secourus par l'Eglise orthodoxe pendant la guerre ont été harcelés et certains tués, rapporte le père Sava.
Enclaves. Outre les Serbes de Mitrovica et du nord, où ils sont 50 000 adossés à la Serbie et jouissent de leur liberté en dépit d'un sentiment de précarité, et ceux des villes, où se terrent des poignées d'entre eux, existent des enclaves, séries de villages disséminés, souvent partagés par les limites administratives des communes. Elles regroupent environ 50000 Serbes. Certaines sont réduites à une peau de chagrin, comme Kosovo Polje, à la sortie de Pristina, le village où Slobodan Milosevic a en 1987 bâti son image de leader national en déclarant «personne n'a le droit de vous battre». Incendies et assassinats s'y succèdent. Chaque jour, des familles déménagent. Malgré la proximité de la grande ville, le pain y arrive seulement trois fois par semaine, grâce à des convois venant de Serbie escortés par la Kfor. D'autres enclaves sont mieux protégées, comme celle de Gracanica, siège du monastère où s'est installé l'évêque orthodoxe Artemije depuis qu'il a dû quitter Prizren. La route, gardée par la Kfor, n'est ouverte que de 6 h à 20 h.
Le monastère est devenu un point de rassemblement. Les leaders politiques serbes s'y retrouvent et y rencontrent les responsables onusiens. Les religieux font le recensement des biens d'églises détruits ou endommagés. «L'église de Slovinje a été dynamitée à 500 m du poste de la Kfor. Les internationaux nous disent: "Les mosquées ont été détruites pendant la guerre." Je dis oui, mais c'est Milosevic qui avait le pouvoir. Maintenant, c'est vous, et vous êtes là pour qu'on ne détruise plus ni les mosquées ni les églises», s'indigne Momcilo Trajkovic, leader modéré proche de l'Eglise.
«Milosevic, sauveur». Aujourd'hui, les modérés réclament leurs cantons. Une revendication que la Minuk refuse au nom de la multi-ethnicité. «Par cantons, nous entendons le droit des Serbes à s'administrer dans leur propre langue, là où ils habitent», explique le père Sava.
Les modérés tirent un bilan négatif de leur coopération
avec l'Onu. Entré aux côtés des Albanais dans le Conseil
de transition du Kosovo, créé par Bernard Kouchner, Trajkovic
a démissionné, car aucune de ses revendications n'a été
acceptée. «La communauté internationale nous a utilisés.
Lors de l'entrée de la Kfor, les hommes de Milosevic se sont enfuis,
et nous avions le soutien de la quasi-totalité des Serbes désireux
de rester. Nous n'avons rien obtenu et n'avons plus aucun soutien. Maintenant
Milosevic exploite le vide. Nous n'avons pas d'argent pour payer les écoles
ou les retraites. L'Onu ne nous y aide pas. Alors Milosevic paye les professeurs
et les médecins. Sans lui, nous n'aurions plus d'écoles.».