LES BOMBARDEMENTS russes en Tchétchénie sur Grozny, Bamout, Argoun et Ourous Martan se sont intensifiés ces derniers jours, entraînant la fuite de nombreux civils. Quatre mille Tchétchènes auraient trouvé refuge en Géorgie et 222 556 autres - dont 1 850 pour la seule journée du 21 novembre, selon le service fédéral russe des migrations - en Ingouchie, où ils sont parqués sans liberté de mouvement.
Citoyens de la Fédération de Russie, les réfugiés tchétchènes n'ont pourtant pas le droit de gagner d'autres régions et le passage aux « frontières » de l'Ossétie, du territoire de Stavropol ou de la République de Karatchaïevo-Tcherkessie leur est systématiquement refusé. Considérés comme des déplacés internes, ils n'ont pas droit au statut de réfugié, et même l'obtention du statut de déplacé « demande des mois de formalités administratives », selon Svetlana Ganouchkina, de l'ONG russe Initiative civique.
Une représentante d'Amnesty International, Mariana Katsarova, qui vient tout juste de rentrer d'Ingouchie, constate que « des milliers de personnes sont empêchées de franchir les frontières ». Bien que le poste entre la Tchétchénie et l'Ingouchie ait officiellement été rouvert le 1er novembre, « l'accès à l'Ingouchie demeure arbitraire ». Amnesty poursuit : « Les véhicules transportant des civils qui fuient la Tchétchénie ne sont pas autorisés à traverser (...). Les gens doivent laisser leurs voitures derrière eux. » Les ONG dénoncent enfin les « pots-de-vin » exigés par les soldats russes au poste frontière.
TÉMOIGNAGES Contrairement aux récentes assertions d'un vice-ministre russe des situations d'urgence, indiquant que les réfugiés en Ingouchie avaient même des « saunas mobiles », les conditions sanitaires sont rudes, l'aide humanitaire est rare. Mardi 23 novembre, Jacky Mamou, président de Médecins du monde (MDM) - une des rares ONG présentes dans le Nord-Caucase -, a indiqué que la Russie gênait sciemment l'acheminement de l'aide : « C'est une stratégie subtile pour limiter le nombre de témoins. »
Les témoignages recueillis par Amnesty suggèrent que « les opérations militaires russes incluent des attaques directes contre les civils ». L'organisation Human Rights Watch (HRW) a ainsi établi que des militaires russes avaient tiré, le 1er novembre, sur la voiture du médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Zakan-Iourt, Rachid Dadaev, alors que celui-ci atteignait son lieu de travail, identifiable aux drapeaux de la Croix-Rouge qui y étaient suspendus. Le médecin-chef a été tué sur le coup, une infirmière et un autre médecin qui se trouvaient avec lui ont été blessés.
Selon HRW, « dans la plupart des cas, les résidents sont tués alors qu'ils se hasardent à sortir de chez eux pour trouver du combustible ou de la nourriture ». Les principaux axes routiers sont bombardés sans relâche et l'artère principale Bakou-Rostov, qui traverse la Tchétchénie d'est en ouest vers l'Ingouchie, est « très dangereuse ». Un Tchétchène, Kharon Askhabov, trente-cinq ans, raconte avoir quitté Ourous Martan (au sud de Grozny) pour fuir les bombardements le 15 novembre avec deux autres voitures. Un des véhicules a été touché par une roquette et ses sept passagers (un vieil homme, deux femmes et quatre enfants) ont été tués.
Amnesty a en outre recueilli des témoignages sur l'existence de « camps de filtration » (centres de détention). Au début novembre, seize Tchétchènes détenus ont été vus au centre du poste frontière de Kavkaz, ainsi que sept femmes arrêtées « pour leurs attaches familiales avec des combattants ». Un autre témoin raconte avoir aperçu un groupe d'une vingtaine d'hommes tchétchènes menottés à la base de Mozdok (Ossétie), où cantonnent des troupes du ministère russe de l'intérieur. Au point de contrôle russe Kavkaz, « les hommes qui avaient de la terre sur les mains, soupçonnés d'avoir creusé des tranchées pour les combattants, ont été arrêtés ».


