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Des opposants à l'Autorité palestinienne ont été victimes d'agressions physiques

L'Union européenne, principal donateur de fonds, exprime son mécontement
Les atteintes aux libertés se multiplient en Palestine, où certains signataires d'un manifeste protestant contre la corruption et l'autocratie des dirigeants ont été victimes d'agressions physiques. Ces violences ont été dénoncées par des centaines de Palestiniens et d'intellectuels arabes. L'Union européenne a, elle aussi, exprimé son mécontentement dans des démarches auprès de l'Autorité palestinienne.
Georges Marion marion@lemonde.fr
Mis à jour le vendredi 17 décembre 1999

Abdel Jaouad Saleh, ancien ministre, député et prestigieux militant nationaliste, a été passé à tabac, jeudi 16 décembre, à Jéricho, par une demi-douzaine de sbires anonymes qui l'ont blessé à la jambe et au nez. Avant lui, deux autres personnalités palestiniennes, Mouawiya El Masri, lui aussi membre du Conseil législatif palestinien, et Hanane El Masou, directrice de recherches sur les droits de l'homme à l'université palestinienne de Birzeit, avaient été agressés dans des circonstances analogues. Ils ont en commun d'avoir signé un manifeste, rendu public le 27 novembre, qui dénonce le pouvoir peu démocratique de M. Arafat et la corruption qui règne dans les organes dirigeants de l'Autorité palestinienne ( Le Monde du 2 décembre). Le texte, signé par vingt personnalités, dont neuf parlementaires, avait été vivement dénoncé par les cercles dirigeants de l'Autorité. Quelques échelons plus bas, on manie apparemment mieux la raclée et l'intimidation que la polémique.

En compagnie d'une vingtaine de personnes, Abdel Jaouad Saleh, soixante-neuf ans, s'était rendu, jeudi, à la prison de Jéricho pour obtenir des nouvelles de trois personnes détenues, sans inculpation, pour avoir signé le fameux texte. Cinq autres sont emprisonnées à Naplouse. « Arrivé devant la prison, a expliqué au Monde M. Saleh, qui a reçu des dizaines d'amis et de voisins venus témoigner leur soutien, j'ai été invité à pénétrer dans le bâtiment, seul. Je croyais que c'était à cause de ma qualité de parlementaire. On m'a conduit dans une pièce où se tenaient une demi-douzaine de personnes. L'un d'eux m'a demandé mon nom. Dès qu'ils ont eu confirmation de qui j'étais, ils se sont jetés sur moi.  » Les traces de coups et les pansements attestent que les assaillants y sont allés de bon coeur, utilisant notamment un fouet dont la victime porte les traces sur la cuisse. Quelques instants plus tard, Abdel Jaouad Saleh a été raccompagné à la porte de la prison.

Jeudi soir, l'Autorité palestinienne n'avait toujours pas commenté officiellement l'agression. Contacté par un parent de la victime, un proche collaborateur de M. Arafat a nié que les services officiels soient responsables de l'attaque. Mais comme celle-ci a eu lieu dans l'enceinte d'un bâtiment officiel - une prison qui plus est ! -, il sera difficile de maintenir que l'Autorité n'y est pour rien, comme ce fut le cas lorsque le député Mouawiya El Masri, avait été agressé et blessé par balle à la jambe par trois hommes masqués, devant son domicile à Naplouse.

  PÉTITION

Dans la nuit du 11 au 12 décembre, à Ramallah, Hanane El Masou avait essuyé des jets de pierre devant son domicile. L'un des projectiles l'avait touchée à la tête. Un autre était enveloppé dans un papier contenant des extraits de la proclamation qu'elle avait signée et quelques lignes de menaces. Les pouvoirs publics avaient nié toute responsabilité.

Ces agressions témoignent de la nervosité de l'entourage de M.  Arafat devant une contestation qui lie les maigres résultats de la politique présidentielle à la corruption au sein des cercles dirigeants. Celle-ci est de notoriété publique en Palestine, et même des responsables au sein de l'Autorité l'admettent. En 1997 déjà, le Conseil législatif avait diligenté un rapport à ce sujet. Mais le Manifeste des vingt est le premier texte qui en fait une plate-forme politique.

Les attaques de ces derniers jours ont suscité une vive émotion dans toute la Palestine. Une pétition réclamant la libération des signataires détenus, l'instauration d' « un système politique pleinement démocratique » et de « nouvelles élections libres et justes » circule sur le Web (http :/hanthala2.virutalave.net). Elle aurait déjà recueilli l'adhésion de quelque mille cinq cents signataires, en Palestine comme à l'extérieur.

Le comportement de l'Autorité a également été dénoncé sur tous les tons par des intellectuels palestiniens et arabes. Même si certains, tel Bilal El Hassan, ont rappelé à juste titre que jamais la probité personnelle de M. Arafat n'avait été prise en défaut tout au long de ses années de lutte, alors qu'il tenait les cordons de la bourse - souvent garnie à ras bord - de l'OLP, nombreux sont ceux qui critiquent un système qui favorise les prébendes et les détournements de fonds.

Sur ce registre, l'un des intellectuels palestiniens les plus célèbres, Edward Saïd, professeur de littérature comparée à l'université de Columbia, dans un article publié par le quotidien saoudien El  Hayat, a rejeté la responsabilité des dérives politiques, du désastre économique et de la mauvaise gestion sur le processus de paix et sur le laxisme de M. Arafat.

Certains des collaborateurs de ce dernier, écrit Edward Saïd, vivent dans l'opulence la plus criante et la plus scandaleuse, sont à la tête de sociétés qui détiennent quasi tous les monopoles, ont ouvert des comptes dans les banques israéliennes et envoient leurs épouses faire du shopping à Paris, alors que le taux du chômage dans les territoires palestiniens oscille entre 20 % et 40 %, qu'à peine 2 % du budget de l'Autorité sont consacrés aux infrastructures, qu'Israël continue d'exproprier et de détruire des maisons palestiniennes, que la colonisation bat son plein, etc.

  UN CONGRÈS EN PRÉPARATION

Et M. Saïd d'annoncer que des préparatifs sont en cours pour réunir « un congrès mondial auquel participeront des Palestiniens politiquement actifs et indépendants » pour discuter d' « un processus de paix de rechange, d'élections démocratiques et d'institutions représentatives », en Palestine.

L'Union européenne, principal donateur de fonds aux Palestiniens a d'ores et déjà discrètement exprimé son mécontentement. Des participants au sommet d'Helsinki avaient soulevé la possibilité d'inclure dans la résolution finale un paragraphe évoquant leur préoccupation quant aux violations des droits de l'homme dans les territoires palestiniens. Mercredi, une démarche plus ferme et plus explicite a été faite auprès du ministre de la coopération internationale, Nabil Chaath, et une autre devait être entreprise, vendredi, auprès de M. Arafat lui-même.

  Mouna Naïm (avec Georges Marion à Jérusalem)



Le Monde daté du samedi 18 décembre 1999

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