DES AMIS de dix ans se séparent : dimanche soir 12 décembre, le président soudanais, le général Omar Al Bechir, a décrété l'état d'urgence pour trois mois et dissous le Parlement pour résorber « la duplication des institutions de l'Etat » : en clair, pour circonvenir - sinon carrément briser - la montée en puissance de celui qui fut pendant dix ans son allié et l'idéologue de son régime, cheikh Hassan El Tourabi, président du Parlement et secrétaire général du parti au pouvoir, le Congrès national. C'est le point d'orgue d'une rivalité qui couvait depuis plusieurs mois. Hassan El Tourabi, qui a toujours cru en un destin plus important que celui d'être uniquement l'éminence grise de la junte militaire au pouvoir depuis 1989, ne cachait plus en effet sa volonté de réduire à leur plus simple expression les pouvoirs du président. Avant de s'en débarrasser ? En face, une coalition de partis et de formations paramilitaires d'opposants, l'Alliance nationale démocratique (AND), se déchire elle aussi. Cette redistribution des cartes dans les deux camps survient sur fond de mise en service d'un oléoduc qui devrait permettre au Soudan d'exporter quelque 500 000 barils par jour en l'an 2000, de menaces américaines contre le régime - perçues à tort ou à raison à Khartoum comme lourdes de risques d'intervention - et de tentatives visant à mettre fin à la guerre civile qui ensanglante le pays depuis au moins seize ans.
« Des dangers extérieurs menacent le pays, et les problèmes intérieurs qui ne font que les aggraver ne seront pas tolérés », a déclaré le général Al Bechir à la télévision nationale. « En vue de sauvegarder l'unité du pays et sa cohésion, nous proclamons l'état d'urgence sur tout le territoire pour une période de trois mois ». Parmi les « défis » extérieurs, M. Al Bechir a notamment relevé l'annonce par les Etats-Unis de leur intention d'envoyer de l'aide alimentaire directe aux rebelles armés sudistes, en contournant même les Nations unies, et des attentats contre l'oléoduc peu après sa mise en service. « Dieu a associé à ces défis une épreuve sur le front interne, avec les querelles internes aux appareils de l'Etat et le dualisme au sein des institutions publiques », a ajouté le président soudanais.
COURSE DE VITESSE
M. Al Bechir a assuré qu'une date pour des élections législatives serait fixée par un comité ad hoc. Les gouverneurs des 26 Etats demeurent à leurs postes, mais le président, qui les nomme, a le pouvoir de les démettre durant les trois mois d'état d'urgence, a indiqué la télévision. Aucune autre précision n'a été fournie sur les dispositions de l'état d'urgence. Khartoum était calme lundi matin, ont rapporté les agences de presse et, d'après l'Agence France-Presse, qui cite Ghazi Solimane, chef d'un parti de l'opposition, le Front des forces démocratiques (FFD), aucune mesure concrète n'avait encore été prise contre M. El Tourabi.
Cette guerre fratricide n'oppose pas pour autant le sabre et le turban : les divergences entre les deux hommes ne sont pas d'ordre idéologique - ils sont tous deux islamistes, à cette nuance près que M. El Tourabi est un penseur et un théoricien. Leur opposition relève d'une lutte pour le pouvoir. Envers et contre la volonté du président, M. El Tourabi avait ainsi déjà engagé au sein du Parlement et du parti un débat sur la limitation des pouvoirs présidentiels, sur la création d'un poste de premier ministre, sur l'élection des gouverneurs : toutes réformes qui impliquaient une révision de la Constitution.
Les deux hommes menaient en outre des ouvertures parallèles en direction de l'opposition - ouvertures qui n'ont réussi qu'à diviser cette dernière jusqu'à maintenant. Quelques heures avant la proclamation de l'état d'urgence par M. Al Bechir, l'AND rejetait en effet, au terme de plusieurs jours de réunions à Kampala, en Ouganda, une récente déclaration de principes conclue entre M. Al Bechir et Sadek El Mahdi, chef de la Oumma, l'un des deux principaux partis de l'opposition nordiste.
MM. Al Bechir et El Tourabi se sont en outre faits les champions de la normalisation des relations avec les pays voisins, M. Al Bechir ayant une longueur d'avance en la matière, dans la mesure où il est chef de l'Etat. Bref, les deux hommes étaient engagés dans une véritable course de vitesse. Les pouvoirs militaires dont il dispose ont permis au général Al Bechir de court-circuiter son maître à penser d'hier.


