Rapport de l’OMDH
relatif aux événements de Laâyoune
Septembre et Octobre 1999

Sommaire :

· Introduction
· Quelques aspects de la situation des droits humains dans la province
· Les récents événements de Laâyoune?
· Les violations commises lors de ces événements
· Conclusions et recommandations
 
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 Introduction
  L’Organisation Marocaine des Droits humains a été saisie d’une plainte présentée par et des étudiants résidant à Laâyoune. Compte tenu de la gravité des faits rapportés dans lesdites plaintes ainsi que par la presse, le bureau national de l’Organisation a décidé l’envoi sur les lieux d’un groupe de travail composé de Maître Abdelaziz Bennani (Président), Maître Fattoum Quodama (Vice présidente), et de Maître Ahmed Chaouki Benyoub (membre du bureau national), tous les trois étant en outre  membres de la commission centrale d’aide juridique.
  Le groupe de travail a procédé les 2 et 3 Novembre 1999 aux investigations suivantes :
· Audition de témoins et victimes.
· Audition de familles des détenus.
· Constatation des séquelles de violence et de dégâts.
· Collecte de documents et de photos.
· Rencontre avec les représentants des groupes sociaux qui ont participé aux manifestations.
· Rencontre avec des responsables de partis politiques et de syndicats.
· Rencontre avec des avocats notamment ceux qui ont été commis d’office lors du procès relatif aux récents événements.
· Visite de la prison civile et contact avec des détenus dont, notamment ceux qui ont été condamnés lors dudit procès.
· Réunion avec le Procureur général près la Cour de Laâyoune, en présence du Bâtonnier Abdellatif Ouamou, membre du Conseil National de l’Organisation.
  Par contre, le groupe n’a pas pu rencontrer le Wali de sa Majesté le Roi, la demande faite à cet égard, par écrit puis renouvelée verbalement à deux reprises, étant demeurée sans suite.
 
 Première partie
Quelques aspects généraux de la situation des droits humains dans la province
 
 Dans le présent rapport, le groupe de travail évoque nombre de violations des droits humains , à la lumière des plaintes dont il a été saisi. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un rapport exhaustif sur la situation desdits droits dans la province de Laâyoune.
 
  I- En ce qui concerne les droits civils et politiques.
 
  1/ Liberté d’opinion et d’expression.
 
  Pendant longtemps la presse n’était pas régulièrement distribuée dans la province. Une tentative de faire paraître un journal indépendant  « Sawt Al janoub », a été vouée à l’échec. Malgré la délivrance par le Paquet du récépissé de déclaration, le journal n’a pas pu paraître. Le Directeur, qui était fonctionnaire de l’Etat aurait été licencié.
 
  2/ Liberté d’association.
 
  Des associations n’ont pas pu se constituer malgré l’accomplissement des formalités légales. Ainsi, les fondateurs de la « Fédération des parents d’élèves », de « L’initiative populaire pour l’unité et le développement social et culturel » et l’association  }(Chiraâ)~ , n’ont pas pu obtenir le récépissé de dépôt du dossier.
 
  3/ Liberté de circulation.
 
  Un nombre indéterminé de personnes aurait été privées de passeport, ce qui constitue une violation du principe constitutionnel de la liberté de circulation et des dispositions de l’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.  De même , après leur libération par grâce royale en 1991, les anciens disparus originaires des provinces saharienne avaient dû signer un engagement de ne pas quitter ces provinces. Quelques uns parmi eux n’ont pu se déplacer vers le nord que depuis un peu plus d’un an
 
 4/ Conditions de détention
 
  Les conditions sont particulièrement précaires eu égard notamment à la  surpopulation et la vétusté de la prison, construite du temps de l’occupation espagnole. Le 2 Novembre, le nombre de détenus était de trois cent cinquante cinq. Des chambrées de 25 m² environ abritent chacune 42 à 48 détenus. On retrouve les mêmes conditions dans des établissements pénitentiaires situés dans les principales villes du Royaume. La prison dispose d’une infirmerie avec un infirmier et un lit seulement. Le médecin de la prison est  présent un jour par semaine. Les détenus se plaignent de l’insuffisance et des conditions de visite des familles. Le groupe de travail a constaté la présence de mineurs de moins de 18 ans dans les chambrées avec des détenus adultes.
 
 
  II- Droits socio-économiques.
 
  D’après les informations recueillies par le groupe de travail, ce dernier a retenu les éléments suivants :
 
  1/ Revenu bas pour une partie importante de la population.
 
  La majorité des habitants ont pour seul revenu celui procuré par la promotion nationale, soit 1240 dhs environ par famille. Une infime minorité est constituée par des notables et hommes d’affaires bénéficiant de gros revenus et ? de privilèges considérables liés souvent au clientélisme et à la corruption.
 
  2/ Le logement.
 
  Laâyoune comprend des bidonvilles concentrés dans Mokhayam Alwahda « le camp de l’unité» où des milliers d’habitants vivent dans des conditions précaires.
 
  3/ La santé publique.
  Le groupe de travail a constaté sur la base de plusieurs témoignages que les médecins du sécteur public ont refusé de délivrer des certificats médicaux aux victimes de la violence. Il s’agit d’un dysfonctionement caractérisé du service public de la santé. L’OMDH a adressé une lettre à ce sujet au ministre compétent.
 
 4/ Situation sociale des étudiants.
 
  Les provinces sahariennes ne disposent d’aucune université. Les étudiants sont inscrits dans différentes universités du pays, dont la plus proche est à Agadir (600 km de la ville de Laâyoune). Leurs principales revendications sont :
 - le logement dans les cités universitaires avec priorités aux étudiantes.
 - une aide au titre des frais de transport.
 - une augmentation de la bourse.
 
  5/ Revendications des retraités de la compagnie Phosboukraâ.
 
  a) Nature du conflit :
 Un protocole d’accord a été conclu en 1975 entre les autorités espagnoles et l’Etat marocain pour la marocanisation de la compagnie Phosboukraâ, (compagnie espagnole qui exploitait les mines de phosphate des provinces sahariennes) déterminant les droits et avantages des travailleurs. Les salariés résidant dans les provinces sahariennes ont bénéficié des conditions prévues par le protocole d’accord entre Novembre 1975 et Mai 1977.
 A compter de Juin 1977, les dits salariés ne bénéficient plus de l’accord. Aucun nouvel accord n’a été conclu avec l’OCP. Les retraités et salariés de Phosboukraâ ont souffert de ce fait d’une double discrimination :
 - l’une par rapport aux ouvriers espagnols qui ont continué à bénéficier des droits prévus par le protocole.
 - l’autre par rapport aux salariés de l’OCP.
 
  b) Les revendications des salariés et retraités de Phosboukraâ  tendent à palier à cette  double discrimination.
 
  6/ Diverses revendications sectorielles
 
  Plusieurs commissions sectorielles ont été constituées pour la défense de droits sociaux : diplômés chômeurs, ouvriers de l’entraide nationale, marins pêcheurs, handicapés, personnes ayant fui les camps de Lahmada. Plusieurs démarches tendant à ouvrir un dialogue avec les pouvoirs publics sont demeurées vaines.
 
Deuxième partie
les récents événements
 
  Ce rapport n’a retenu que les faits établis résultant de fortes présemptions et de différentes déclarations provenant de diverses sources. Il évoque au conditionnel des informations qu’il n’a pu vérifier.
 
  1- Exposé succinct des faits
 
  Un sit-in a été organisé à partir du 10 Septembre au boulevard de la Mecque, devant le siège du Conseil Régional, à Laâyoune, par un groupe d’étudiants auxquels se sont joints notamment des diplômés chômeurs, des retraités de la société phosboukraâ, d’handicapés, des femmes de l’Entraide nationale et de marins pêcheurs. Ce rassemblement qui a duré 13 jours sur la voie publique avait pour objet d’exprimer des revendications à caractère purement social, évoquées ci-dessus. Les représentants des différents groupes de manifestants ont demandé audience au Wali de Sa Majesté pour faire connaître leurs revendications, oeuvrer à leur satisfaction et mettre fin au sit-in.
 Le Wali, accompagné de certains responsables, a effectivement reçu une délégation représentant les manifestants. Mais le dialogue a été interrompu pour des raisons demeurées indéterminées. Des notables locaux sont intervenus en vain pour que soit mis fin au sit-in. Le 22 Septembre, les agents de sécurité auraient commencé à intimider les manifestants et empêché leur ravitaillement en nourriture par leur famille. A la suite d’une augmentation substantielle des forces de sécurité le lieu de rassemblement a été encerclé..
  Durant la nuit du 22 au 23 Septembre, vers 3 heures du matin, la force publique est intervenue de façon brutale. Plusieurs manifestants ont été blessés, dont certains grièvement à la tête. Quatre jours plus tard, d’autres manifestations ont eu lieu. La situation a par la suite dégénéré du fait de l’entrée en scène de « civils » qui ont saccagé des magasins et quelques maisons.
 
 2/ L’intervention de la force publique, la nuit du 22 au 23 Septembre 1999.
 
  La force publique était composée d’agents du Corps Mobile d’Intervention (CMI), des forces auxiliaires et d’agents du corps urbain en uniforme. Les opérations étaient dirigées notamment par le Pacha El Guerouani, le Caïd Laâzouzi et des officiers de police dont notamment Messieurs Benhima et Hariz. Le nombre de personnes blessées aurait été de 64, dont 17 étudiantes, 32 étudiants, 4 salariés et 11 diplômés chômeurs. Trente quatre auraient subi des blessures graves à la tête ou aux membres. Le groupe de travail a pu rencontrer neuf blessés, et constater qu’ils étaient gravement atteints à la tête et différentes parties du corps. Les victimes ont déclaré que les blessures résultaient de coups de matraques dont certaines étaient en métal, et de coups de pied.
 Plusieurs manifestants ont été éloignés, de force de la ville et abandonnés à plusieurs kilomètres en plein désert.
 Les personnes atteintes de blessures graves ont bénéficié des premiers soins. Mais les médecins ont refusé de leur remettre des attestations médicales relatant la nature des blessures subies.
 
  3/ Les événements du 27 au 29 Septembre 1999.
 
  De nouvelles manifestations ont eu lieu dans la ville à compter du 27 Septembre pour protester contre les violences commises lors de l’intervention de la force publique, 4 jours auparavant. Un accrochage a eu lieu entre les manifestants dont certains jetaient des pierres et les forces de l’ordre. Nombre de personnes ont été arrêtées à la suite de ces manifestations. 54 personnes auraient été blessées dont 13 grièvement.
 Le 28 Septembre, des groupes de civils : des marchands ambulants, personnes sans emploi fixe parmi lesquelles il y aurait eu des repris de justice, ont commis des actes de violence en saccageant des magasins. Selon certaines déclarations, quelques maisons auraient été également attaquées. Ces actes auraient été commis à l’instigation de la police. Les forces de l’ordre n’ont pas pris en tout état de cause les mesures adéquates pour protéger la sécurité des personnes et des biens.
 A partir de la nuit du 28 au 29, des éléments de la force publique, accompagnés de fonctionnaires de police en civil, se seraient introduits dans des maisons, entre 10 heures et 11 heures du soir ou à 5 heures du matin. Les habitants, femmes et hommes de différents âges ont été agressés et insultés. Des portes et des fenêtres ont été endommagées. Le groupe de travail qui a rendu visite à deux familles dans la cité Maâtallah, a pu se rendre compte des blessures subies par des membres de ces familles. Ces derniers ont fait état de l’appropriation frauduleuse  de quelques biens (télévisions, samsonettes) par des agents de la force publique.  Il a également constaté que des portes et fenêtres ont été endommagées et des vitres brisées. Une troisième personne, ancien résistant et retraité, a pris contact avec le groupe de travail en se plaignant également de violation de domicile et de violence, lors de l’arrestation de son fils.
 Au retour  du groupe de travail de Laâyoune, l’Organisation a reçu une plainte relative à une autre violation de domicile, survenue le 29 Septembre au milieu de la journée. Elle a été présentée par un fonctionnaire de l’Etat, attaché au cabinet du Wali qui affirme que des agents de sécurité se sont  introduits de force dans sa maison, occasionné des dégâts et se sont emparés de certains biens.
 Selon certaines informations, 6 maisons ont été endommagées lors des arrestations. Les familles des personnes arrêtées à domicile ou dans la rue ont contacté le groupe de travail et affirmé qu’elles n’avaient aucune nouvelle au sujet de leurs enfants, enlevés par les forces de l’ordre. Des parents proches des personnes arrêtées ont suivi le groupe de travail à la Cour d’appel, pour s’informer auprès de Parquet sur le sort des personnes arrêtées.
 A la suite des événements survenus durant la deuxième moitié de Septembre et qui ont atteint une gravité exceptionnelle, des éléments des FAR se sont déployés dans la ville.
 Certains agents d’autorité et officiers de police, dont ceux cités ci-dessus ont été mutés.
 
 4/ Manifestations du 30 et 31 Octobre.
 
  Après le retrait partiel des militaires, plusieurs personnes ont affirmé que l’officier de police Benhima qui avait quitté la ville est réapparu avec ostentation. Plusieurs agents de police et des auxiliaires de l’autorité locale auraient insulté et intimidé des habitants. Ces faits auraient été à l’origine des nouvelles manifestations des 30 et 31 Octobre, au cours desquels ont été endommagés par des jets de pierres, des lieux de commerce appartenant à des personnes considérées comme des « collaborateurs zélés» de la police.
 A la suite de ces manifestations, plusieurs jeunes ont été arrêtés.
 
 5/ Arrestations et poursuites judiciaires.
 
  A la suite des actes commis fin Septembre, 26 personnes ont été arrêtées. Après 7 jours de garde à vue, elles ont été poursuivies le 3 Octobre 1999 par le Procureur Général pour vol qualifié et déféré devant la Chambre criminelle de la Cour d’Appel. Ils ont comparu le 8 Octobre devant ladite chambre.  Par arrêt prononcé le même jour, ils ont été tous déclarés coupables: 25 ont été condamnés à une peine d’emprisonnement ferme de 15 ans. Le 26ème a été condamné à une peine d’emprisonnement ferme de 10 ans.
 Le groupe de travail a pris contact avec les dites personnes, en prison, ainsi qu’avec les avocats commis d’office pour les assister. La plupart des condamnés, ont déclaré avoir été l’objet de torture, et privé de nourriture pendant la garde à vue. Quelques uns parmi eux ont admis avoir ramassé dans la rue certaines marchandises, les autres ont catégoriquement nié les faits qui leur ont été reprochés.
 
 Troisième partie
les violations commises à l’occasion des dits événements
 
  1/ Violation de la loi relative à la liberté de rassemblement public.
  Le sit-in organisé durant une dizaine de jours au mois de Septembre n’a certes pas été déclaré. Il s’analyse en un attroupement non armé. D’après les déclarations recueillies par le groupe de travail, cet attroupement était pacifique et n’a occasionné durant 13 jours aucun trouble, si ce n’est l’occupation de la voie publique et les conséquences qui en résultaient pour la circulation. La force publique est intervenue la nuit et sans sommation ou avertissement,  contrairement à la loi. D’après diverses déclarations,  cette répression délibérée aurait directement fait suite à des instructions données verbalement le 22 Septembre par le Ministre de l’intérieur, au Pacha et aux principaux responsables de la police. Le Wali aurait refusé le principe même de l’intervention à défaut d’instructions écrites.
 
2/ Usage disproportionné de la violence.

  L’usage de la force n’était pas nécessaire la nuit du 23 Septembre, en l’absence de troubles à l’ordre public. Le sit-in était en effet tout à fait identique à beaucoup d’autres organisés par différents manifestants et notamment par les diplômés chômeurs dans la capitale. Le recours à la force rappelle cependant la répression de certaines manifestations, notamment celles des non-voyants et des diplômés chomeurs fin 98 et début 1999. Force est de souligner cependant que la violence brutale, qui a frappé les manifestants et même des personnes qui n’ont pas participé aux manifestations a outre-passé, en tout état de cause, les mesures nécessaires   pour l’accomplissement de la fonction des forces de l’ordre . Il est évident qu’il y a eu violation du Code de conduite, pour les responsables de l’application des lois, adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies, le 17 Décembre 1979. Les moyens utilisés par les forces de sécurité et les conditions de leur intervention, relevaient à l’évidence de l’action punitive.
 
  3/ Enlèvement et détention arbitraire
  Nombre de personnes ont été arrêtées et détenues 1 ou 2 jours, en dehors de toute enquête judiciaire. Leur détention, qui ne constituait pas une garde à vue nécessitée par l’enquête de la police judiciaire, revêtait ?un caractère arbitraire. Lors des arrestations suivies d’enquête et de poursuites judiciaires, les familles n’ont pas été avisées conformément au code de procédure pénale.
 
 4/ Torture
  Le groupe de travail a reçu plusieurs photos mettant en exergue la pratique de la torture. Quelques unes seulement ont été publiées par les médias. Il a pu rencontrer  des victimes de la torture et constater de visu la multiplicité et la gravité des séquelles. La peur était telle qu’une seule de ces victimes  a accepté, le 3 Novembre, de porter plainte concomitamment avec l’OMDH, qui s’est constituée partie civile. Des personnes  poursuivies et condamnées ont déclaré, en prison , au groupe de travail qu’elles avaient été torturées. Les avocats d’office ont confirmé que  des déclarations ont été faites à cet égard, au stade de l’enquête préliminaire effectuée par le Procurueur général, puis à l’audience. Aucune expertise médicale n’a été effectuée et aucune enquête n’a été ordonnée au sujet de l’usage de la torture, ni  à l’initiative du Procureur Général, ni par décision de la chambre criminelle, le jour de l’audience. Il y a eu par conséquent violation des dispositions du code de procédure pénale et de la convention internationale contre la torture, ratifiée par le Royaume.
 
  5/ Violation de domicile
  Les forces de sécurité accompagnées de fonctionnaires de la sûreté,  en civil ont pénétré dans des maisons, tard dans la nuit ou tôt le matin. Selon plusieurs déclarations et témoignages, l’introduction des forces de police, n’a pas toujours respecté l’horaire réglementaire et a eu lieu en l’absence de témoins. Accompagnée d’insultes et de violence contre les personnes et les biens, elles avaient manifestement un caractère punitif. Cette violation caractérisée de la vie privée constitue une infraction en vertu de la législation en vigueur et une atteinte à un droit fondamental consacré par le pacte international relatif aux droits civils et politiques.
 
  6/ Procès inéquitable
 
  Le procès devant la Chambre criminelle a été entaché de plusieurs irrégularités.
 
  a) Alors que plusieurs personnes ont été arrêtées chez eux ou loin des lieux où sont survenus les actes de vandalisme, l’usage de la procédure de flagrant délit, et le renvoi des inculpés devant la Chambre criminelle sans instruction  judiciaire, n’était pas justifiée. Il convient de préciser à cet égard et à titre d’exemple que le nommé Korchi Salah aurait été arrêté devant son magasin. L’adolescent Boulouzine El Habib, âgé de 17 ans aurait été arrêté au moment où il s’est présenté pour s’informer sur le sort réservé à sa mère qui était en état d’arrestation. Les dispositions transitoires de procédure pénale, adoptée en 1974 et dont l’abrogation a été réclamée a maintes reprise par l’Organisation,  ne comportent d’ailleurs pas les conditions suffisantes pour que le procès soit équitable.
  b) Au cours de l’interrogatoire préliminaire des inculpés par le Procureur Général, les avocats ont constaté que le procès verbal d’audition et le mandat de dépôt étaient déjà établis.
  c) Selon plusieurs sources d’informations, le Directeur des affaires criminelles et des grâces, relevant du Ministère de la Justice,  a  rendu visite à Laâyoune et aurait eu une séance de travail avec le Parquet. Certes, ce dernier n’est pas légalement indépendant du Ministre de la Justice, mais une telle visite à propos d’un dossier déterminé était  pour le moins inopportune.
  d) Le Président de la Chambre criminelle n’était pas celui habilité par l’Assemblée générale à occuper cette fonction. Il a été désigné spécialement pour ce procès.
  e) Deux avocats ont été commis d’office pour l’ensemble des inculpés le dimanche après midi, 5 jours avant l’audience. Au début de cette dernière, les avocats ont demandé un délai pour prendre connaissance des dossiers et préparer leur défense. Le président a rejeté ces demandes en affirmant de façon péremptoire que le dossier était en état d’être jugé.
  f) Le dossier comportait uniquement les procès verbaux de police, relatant  les faits reprochés aux poursuivis. Les objets saisis étaient constitués de denrées  souvent dérisoires. Il n’y a pas eu de témoignage confirmant la véracité desdits faits.
  g) Le Procureur Général a affirmé dans son réquisitoire que si les faits  objet des poursuites constituaient un vol qualifié, «  les conditions dans lesquelles ils ont été perpétrés et les éléments du dossier justifient le maximum de la peine ».
  h) Le procès des 26 personnes a duré 6 heures environ. La sentence a été rendue après des délibérations de 45 minutes seulement! Les peines prononcées étaient pour la quasi-totalité des inculpés, conformes au réquisitoire du Procureur.
 
  Par conséquent, les conditions du procès équitable, telles qu’elles sont définies par l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, n’ont pas été réunies.
 

 Conclusions et recommandations
 
 1- Conclusions
 
· le sit-in organisé par les étudiants et d’autres secteurs de la population revêtait un caractère  purement social.
· Un dialogue suivi et constructif avec les intéressés aurait pu aboutir à la satisfaction de la plupart de leurs revendications.
· L’usage de la force la nuit, du 22 au  23 Septembre, était inopportun et disproportioné au besoin du rétablissement de l’ordre.
· les forces de l’ordre n’ont pas assumé convenablement leurs responsabilités pour mettre fin aux actes de vandalisme.
· Nombre de personnes ont été torturées par la police.
· Le procès devant la chambre criminelle, entaché de plusieurs irrégularités, n’était pas impartiale.

Ces événements ont eu pour toile de fond la situation générale des droits de l’homme dans la province, caractérisée par des restrictions exceptionnelles entravant les principales libertés individuelles et publiques, par des dysfonctionnements de l’administration et de la justice et par un déficit grave d’intermédiation entre la population et les pouvoirs publics. La politique du « tout sécuritaire » a eu pour corollaire l’absence de tout dialogue, la faiblesse de l’action syndicale et politique et l’inexistence de la société civile.

2- Recommandations

1) Une enquête impartiale doit être effectuée pour déterminer les violations de la loi commises par les fonctionnaires et agents publics. Le parquet général et les juges d’instructions se doivent de recevoir toutes les plaintes émanant des victimes. Ces plaintes dont celle déposée par l’Organisation doivent être instruites et permettre que les responsables des violations soient sanctionnées dans le cadre des lois en vigueur.

2) Les pouvoirs publics ont l’obligation de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection des individus et des familles ainsi que l’exercice normal des droits et libertés fondamentales, individuels et collectifs.

3) L’OMDH demande la libération des personnes condamnées par la Chambre criminelle et par le tribunal correctionnel de Laâyoune, en raison des causes réelles des événements, engageant  également la responsabilité de l’autorité  centrale compétente des conditions d’arrestations et des poursuites engagées, ainsi que du non respect des conditions du procès équitable.

4) Un dialogue constructif doit être engagé avec les départements étatiques et les établissements publics compétents pour le règlement des conflits sociaux évoqués ci-dessus et pour améliorer les conditions de vie des personnes défavorisées.

5) La réforme et la moralisation de l’administration et de la justice constituent un impératif prioritaire pour l’ensemble du pays en général et dans la province de Laâyoune en particulier.

Rabat le: 13. 11.1999
Le Bureau National