C'est un procès exceptionnel qui s'est ouvert mardi 8 février devant le tribunal militaire de Rabat : celui d'un officier de l'armée de l'air, le capitaine Mustapha Adib, trente et un ans, qui, dans les colonnes du Monde, en décembre, avait dénoncé, exemple à l'appui, la corruption qui règne, selon lui, dans les Forces armées royales (FAR). Son témoignage, qui vaut au jeune officier d'être poursuivi pour « indiscipline » et « atteinte au moral de l'armée », n'est pas passé inaperçu dans le royaume, même si la presse locale, à une exception près, a occulté le sujet. Au sein de l'armée, les officiers semblent partagés sur le geste du jeune capitaine.
HUIS CLOSDES DÉBATS
En revanche, dans la société civile, tout ce que le royaume compte d'organisations non gouvernementales (ONG) qui luttent contre la corruption ou pour la défense des droits de l'homme a pris fait et cause pour l'officier, incarcéré depuis plusieurs semaines à la prison civile de Salé, dans la banlieue de la capitale.
Mardi, ces deux mondes se sont donc retrouvés côte à côte. Sur les bancs de la salle du tribunal, des brochettes d'officiers et de soldats de toutes les armes côtoyaient une demi-douzaine d'avocats, des « ténors » de la défense des droits de l'homme, une poignée de journalistes étrangers et la famille du capitaine Adib. Sanglé dans son uniforme bleu clair, l'accusé faisait face au président du tribunal - un civil - flanqué de deux officiers supérieurs, l'un appartenant à l'aviation, l'autre issu de l'armée de terre.
Ce procès qui, selon les ONG, devait « briser la loi du silence » qui est la règle dans l'armée, n'aura pas lieu. Du moins pas ainsi que l'espéraient les défenseurs du capitaine Adib. Au terme d'une bataille juridique menée à grand renfort d'articles du code de procédure militaire, le tribunal a accepté le huis clos des débats réclamé par le procureur. Exit, donc, la presse et son témoignage. En revanche, le président a refusé de récuser l'un des deux juges qui, selon l'avocat de la défense, Me Abderrahim Jamaï, serait le supérieur de l'accusé. Mince consolation, l'avocat a obtenu le renvoi du procès au lundi 14 janvier. Mais pas question, comme le réclamait l'avocat de l'officier, de faire citer des généraux et des lieutenants-colonels à la barre des témoins.
« Nous sommes désarmés. L'équilibre est rompu entre la défense et le parquet. Et en prononçant le huis clos, c'est le droit à un procès juste qui s'évanouit. Je redoute le pire », a lancé l'avocat de la défense. Les décisions du tribunal « ne présagent rien de bon », a ajouté Sion Assidon, le président de Transparency-Maroc, une ONG qui lutte contre la corruption. Le seul à croire encore en la justice de son pays à la fin de cette « journée de dupes » était le capitaine Adib. « Je suis confiant », déclarait-il lors d'une suspension de séance. Il risque cinq ans de prison.


