Les trois jours d'émeutes raciales d'El Ejido en fin de semaine dernière, dans le Sud andalou, sont venues replacer brutalement le problème de l'immigration en tête de l'agenda politique espagnol, à un mois des élections législatives. Si l'Espagne, pays d'émigration traditionnelle, ne semble pas encore tout à fait prête à gérer ce phénomène, elle a toutefois commencé à s'y préparer. La géographie - la péninsule Ibérique est une des portes naturelles de l'entrée en Europe par le Sud - et les statistiques sont là pour lui en rappeler l'urgence.
Car ce qui frappe d'abord, c'est le renversement de courant migratoire survenu en Espagne ce dernier demi-siècle. Sans remonter aux grandes vagues de départs des années 50-60 vers le reste de l'Europe, 25 000 Espagnols émigraient encore chaque année dans le courant des années 70. Aujourd'hui le phénomène s'est inversé de façon spectaculaire : 277 000 immigrés étaient recensés en &newlin;Espagne en 1990 ; on en compte, dix ans après, 800 000 inscrits officiellement, sans compter 200 000 à 250 000 sans-papiers, venus, souvent au péril de leur vie, dans des pateras, des embarcations de fortune, à travers le détroit de Gibraltar. Avant de traverser, certains arrivent à pied depuis l'Afrique, jusqu'à Ceuta et Melilla, les enclaves espagnoles au Maroc, en payant des sommes exorbitantes à des réseaux de passeurs qui les rançonnent et parfois les tuent. On a retrouvé la trace d'environ 380 clandestins qui ont péri dans les eaux du détroit, ces quatre dernières années. Mais combien d'autres sont morts, dont on n'a jamais soupçonné l'existence ?
L'Espagne a de plus en plus besoin d'immigrants. A cela deux raisons : l'une est sa forte croissance économique, avec, entre autres, le développement d'une agriculture intensive sous serres en Andalousie (El Ejido en est l'exemple), et les campagnes de cueillette maraîchère saisonnières qui requièrent de la main-d'oeuvre temporaire et peu chère. L'autre raison est plus impérative encore : c'est la chute du taux de natalité qui a fait de l'Espagne la lanterne rouge de l'Europe (1,14 enfant par femme en 1999). L'ONU, dans une récente étude, explique que l'Espagne aura besoin de faire venir 12 millions d'immigrés d'ici l'an 2050, soit 240 000 par an, si elle veut préserver sa force de travail et payerretraites et pensions. Avec les 30 000 immigrés que le gouvernement « légalisait » jusque-là par an, on est loin du compte.
FRONTIÈRES VERROUILLÉES
La politique du gouvernement vise à freiner l'immigration illégale et parallèlement à faciliter l'intégration de ceux qui sont autorisés à venir. Les frontières au Sud sont verrouillées. A Ceuta a été installée une quadruple rangée de barbelés surveillées par des caméras thermiques. Un projet de blindage des côtes du détroit, d'un coût de 25 milliards de pesetas (150 millions d'euros), avec radars, informations centralisées, hélicoptères, est envisagé. En contrepartie, la législation a été modernisée pour favoriser les entrées légales et améliorer les conditions de vie des nouveaux arrivants, qui viennent du Maghreb, d'Afrique mais aussi d'Amérique latine et d'Europe de l'Est. Le gouvernement a signé des accords avec le Maroc pour importer une main-d'oeuvre contrôlée, pour des périodes définies, dans des conditions favorables et décentes.
La précarité dans laquelle vivent beaucoup d'immigrés crée des tensions. Ces dernières années, plusieurs explosions de violence et de xénophobie ont eu lieu. En septembre 1999, une « descente » de légionnaires en colère contre ceux qu'ils appellent les moros (maures) avait fait neuf blessés marocains à Melilla. En juillet, des violences racistes avaient éclaté à Terrassa, près de Barcelone, et d'autres à Banyoles, au nord de la Catalogne. L'Espagne est-elle raciste pour autant ? Les sondages montrent l'effarement, voire l'indignation, des Espagnols lorsqu'on leur pose la question, mais le malaise est réel.
UNE LOI MOINS STRICTE
La nouvelle loi, qui a été adoptée en décembre 1999 et qui est entrée en vigueur mardi 8 février, a été l'objet d'une bataille politique passionnée. Jugée trop permissive par le gouvernement de centre droit de José Maria Aznar, la proposition de loi avait fait l'objet de toute une série d'amendements restrictifs déposés par le Parti populaire. Mais les alliés du gouvernement, les nationalistes catalans et canariens, n'avaient pas suivi et la loi est passée, intacte.
Que prévoit-elle ? Essentiellement, de délivrer un permis de résidence aux immigrés clandestins qui peuvent prouver qu'ils vivent sur le sol espagnol depuis au moins deux ans. De même seront régularisés, à titre exceptionnel, tous les illégaux entrés en Espagne avant le 1er juin 1999 et ayant demandé, sans l'obtenir, un permis de résidence ou de travail. Les immigrés ont désormais droit aux mêmes prestations en matière de santé et d'éducation que les Espagnols, et ils pourront, s'ils peuvent en assumer la charge financière, faire venir leurs familles.
Campagne électorale aidant, la plupart des interventions consécutives aux incidents d'El Ejido sont allées dans le sens d'une plus grande ouverture et d'une plus grande intégration. Seul le porte-parole du gouvernement, Josep Piqué, a émis l'idée, à la lumière des événements, que la nouvelle loi sur l'immigration aurait des « conséquences néfastes ». Devant le concert de protestations, plus personne n'est intervenu en ce sens. Mais le gouvernement, s'il était reconduit, pourrait être tenté de revoir cette loi controversée.


