CES DERNIÈRES semaines, Le Monde est devenu un acteur de la scène politique et médiatique moscovite. Parce qu'il fait son travail, tout simplement. Parce que ses envoyées spéciales en Ingouchie - Natalie Nougayrède hier, Sophie Shihab aujourd'hui -, son bureau à Moscou - François Bonnet, assisté d'Agathe Duparc - s'efforcent courageusement de raconter ce que le Kremlin cache au peuple russe : une guerre sale dont l'enjeu dépasse la seule question du séparatisme tchétchène, une guerre contre un peuple, son gouvernement et ses civils, une guerre coloniale avec son cortège de tortures et d'exécutions, ses camps et ses disparus.
Emporté par sa philippique contre Le Monde, Sergueï Iastrjembski l'a paradoxalement reconnu lui-même, jeudi 18 février. Accusant, lors de sa conférence de presse, notre journal d'être devenu « synonyme de bobard », « l'exemple même du mensonge », le porte-parole de Vladimir Poutine sur ce conflit a conclu, à l'adresse de notre correspondant François Bonnet : « Vous avez sans doute oublié ce que vous avez commis lors de la guerre d'Algérie ! » Non, nous n'avons pas oublié. Nous nous souvenons fort bien de la torture au coeur la République, des camps de détention hors de toute légalité, de la censure contre les journaux qui refusaient d'être aux ordres de la propagande, des journalistes indépendants accusés d'être des agents des indépendantistes.
C'est Moscou qui, aujourd'hui, se comporte comme Paris hier. Et c'est Le Monde qui reste fidèle à sa vocation. Saisi une vingtaine de fois durant la guerre d'Algérie, il révéla alors plusieurs rapports sur la torture. Prudentes, méticuleuses, recoupées par diverses ONG, ses révélations récentes sur la Tchétchénie sont, hélas, du même ordre. Il faut donc croire qu'elles dérangent beaucoup à Moscou, comme ont dérangé aussi nos informations sur les divers scandales visant le Kremlin. Menaces, pressions et intimidations : nos collaborateurs en payent déjà le prix, tout comme d'autres journalistes indépendants.
Décidément, l'ère Poutine commence mal. S'ils ne s'en étaient pas aperçus, nos dirigeants, MM. Chirac, Jospin et Védrine, doivent savoir que Le Monde considère d'ores et déjà que, là-bas, ses journalistes sont menacés.



