Choquant mais banal. Un camion militaire s'arrête au milieu de la route, bloquant toute circulation. Un soldat descend et gifle à plusieurs reprises le chauffeur d'une camionnette qui n'a pas ralenti assez vite pour le laisser passer. L'officier présent n'intervient pas. Sous les yeux de jeunes écoliers qui rentrent chez eux, la scène ne dure que quelques minutes. Tout le monde redémarre. Au-delà de la violence meurtrière qui règne au Cachemire sous contrôle indien, ce type d'incident, quotidien, illustre la profonde rancoeur des Cachemiris. « Je suis fatigué d'être harcelé, battu, contraint de rester chez moi après 18 heures, de devoir demander la permission pour aller voir des parents, etc., confie Mustaq, trente et un ans, chercheur à l'université de Srinagar, capitale d'été du Cachemire indien. L'Inde n'a jamais cherché à faire de nous des amis et nous n'attendons rien des rumeurs de dialogue qui viennent de Delhi. »
L'appel informel au dialogue lancé par le ministre de l'intérieur indien, L.K. Advani, aux dirigeants de la Conférence des partis pour la liberté (APHC selon l'appellation anglaise, All Party Hurriyat Conference) qui regroupe une trentaine de partis indépendantistes, laisse sceptiques la plupart des Cachemiris et, en premier lieu, les intéressés. Récemment libérés de prison où ils croupissaient depuis plus de six mois, une douzaine de dirigeants de l'APHC se sont réunis pour débattre de la situation. L'optimisme n'est pas de règle. Intervenue sous la pression américaine après la visite du président américain, Bill Clinton, qui avait appelé l'Inde à dialoguer avec les Cachemiris, l'invitation de New Delhi représente toutefois un changement de politique qui ne fait d'ailleurs pas l'unanimité au sein du gouvernement. La route pour l'ouverture d'un dialogue réel sera longue.
« Les dirigeants indiens ne sont pas sincères, à ce stade », affirme Ali Shah Guilani, président de l'APHC. « Si la volonté politique est là, il y a des procédures pour engager un dialogue ; or, pour l'instant, il n'y a même pas d'invitation formelle », renchérit Abdel Ghani Lone, membre de l'APHC. « Nous désirons ouvrir un peu le jeu politique », confie, à Srinagar, un responsable indien qui veut garder l'anonymat. « Mais, pour le moment, poursuit-il, le gouvernement n'a pas de solution claire en vue. » Cette ouverture est aussi la conséquence de l'échec, aujourd'hui reconnu à New Delhi, du gouvernement local de Farouk Abdullah. Elue en 1996 dans un scrutin controversé après six ans de gouvernement direct du Cachemire par New Delhi, la Conférence nationale que dirige Farouk Abdullah n'a pas su donner aux Cachemiris le sentiment qu'ils gouvernaient leurs affaires.
De leur côté, les dirigeants de l'APHC sont loin d'être unanimes. Certains prônent un rattachement au Pakistan, d'autres - de loin la majorité - l'indépendance du Cachemire, incluant la partie pakistanaise. « Nous sommes pour le dialogue et nous y viendrons avec un esprit d'ouverture », affirme M. Lone, pour qui « le dialogue doit engager les trois parties au conflit : l'Inde, le Pakistan et les Cachemiris ».
Sur le terrain, le comportement des forces indiennes laisse plutôt penser que l'Inde n'a pas renoncé à la solution militaire ou, pour le moins, entend affaiblir le plus possible la guérilla avant de négocier. Un responsable humanitaire affirme que les violations des droits de l'homme ont encore « largement empiré » depuis le conflit de Kargil voilà un an. Cette détérioration se manifeste par une recrudescence spectaculaire des exécutions extrajudiciaires. Les Cachemiris l'attribuent aussi au silence officiel du président Clinton quant au comportement des forces indiennes au Cachemire. « Le silence américain a accru en Inde le sentiment que personne ne demanderait des comptes sur ce qui se passe au Cachemire, affirme Mme Mehbooba Mufti, chef du Front populaire démocratique (opposition). L'Inde est plus intéressée à faire condamner le Pakistan qu'à voir étudié son rôle au Cachemire. »
Selon des sources indépendantes, durant le seul mois d'avril, plus d'une dizaine d'anciens militants ont été tués dans des circonstances douteuses. En privé, certains responsables des forces de sécurité admettent ces très graves dérapages. « Vous ne pouvez pas juger les militants les plus aguerris, confie un responsable. Aucun témoin, par peur, ne se présentera si on fait un procès ; alors, on élimine. » Une liste de ces militants locaux à « éliminer » - les plus recherchés sont, selon un haut responsable de la police, environ trente-cinq dans la vallée du Cachemire - a été confiée à chaque responsable des forces de sécurité. « Nous visons en priorité les militants locaux, dit-il. Nous devons couper le support logistique donné aux étrangers. » Sur les quelque 2 000 militants, pour moitié étrangers, qui opèrent dans la seule vallée, 162 militants locaux ont été tués dans les trois premiers mois de l'année contre 65 étrangers, dans leur quasi-totalité pakistanais.
La torture est ici « routine », dit un avocat indépendant. Les disparitions semblent aussi être en recrudescence. « Les violations des droits de l'homme se sont accrues parallèlement à l'accroissement des opérations des militants », constate Pervez Imroz, un avocat des droits de l'homme. Principal accusé, le groupe d'opérations spéciales (SOG) de la police, spécialement constitué pour lutter contre les militants, qui utilise des « renégats », anciens militants retournés. Ceux-ci ne sont pas les derniers à prendre des revanches sur leurs anciens camarades. Au sein même des forces de sécurité, des responsables dénoncent une politique qui ne fait qu'aliéner un peu plus les Cachemiris.




