SIX CAMPEURS ont été assassinés, dans la nuit du mardi 11 au mercredi 12 juillet, sur une plage près de Tipaza. Ainsi, c'est en pleine recrudescence de la violence que les Algériens dressent le bilan d'une année de concorde civile. Votée haut la main le 13 juillet 1999 par les députés puis les sénateurs, avant d'être plébicitée par référendum deux mois plus tard, la loi sur la concorde civile, premier geste important du président Abdelaziz Bouteflika, avait suscité un immense espoir. Elle offrait une amnistie totale ou partielle aux combattants islamistes rendant les armes et n'ayant commis ni crimes de sang ni viols. Prévue pour durer six mois, cette loi s'est prolongée au-delà de la date butoir du 13 janvier 2000. Mais cette main tendue aux irréductibles des maquis n'a pas vraiment porté ses fruits.
Si l'on analyse « la concorde par les chiffres », comme l'a fait récemment le quotidien algérien Liberté, on relève qu'au cours des six premiers mois d'application de la loi, moins de trois cents personnes ont été victimes du terrorisme. Un chiffre élevé mais qui constitue un record à la baisse, comparé aux années 1997 et 1998, où, pour la même période, le nombre de victimes était dix fois plus élevé. Du 13 janvier 2000 à aujourd'hui, le bilan est autrement plus préoccupant. Selon le décompte de la presse algérienne, plus de 1 300 personnes, soit quatre fois plus que durant le semestre précédent, ont été victimes du terrorisme.
Et la situation ne cesse de se détériorer depuis quinze jours, ce qui fait dire à El Khabar, plus fort tirage de la presse algérienne, que « le spectre des massacres plane de nouveau », allusion à l'époque où des tueries faisaient chaque fois des morts par dizaines, voire par centaines, ce qui avait suscité indignations et interrogations. Si les grandes villes restent calmes, le terrorisme apparaît ou réapparaît dans certaines régions.
« ABSENCE DE PERSPECTIVES »
Ainsi, dimanche 9 juillet, on a dénombré pas moins de 26 morts dans des attentats, survenus pour beaucoup aux portes de la capitale. Le surlendemain, sept militaires étaient tués dans une embuscade non loin de la frontière tunisienne. D'ouest en est, les attentats s'intensifient, alors que le pouvoir garde le silence, comme si son diagnostic de janvier - « 80 % du problème terroriste a été réglé » - était toujours valable.
Fruit de l'islamisme radical ou du banditisme - sans doute procède-t-il des deux - , le terrorisme reste donc très présent et la concorde civile n'a pas su tenir ses promesses. A cela s'ajoute le fait que la situation socio-économique n'enregistre aucun progrès notable. « Les gens ne constatent aucune amélioration dans leur vie quotidienne, et cela les désespère, plus peut-être que la poursuite du terrorisme, souligne un universitaire. Ils disent que, concrètement, rien n'a changé, et leur pessimisme est de plus en plus grand. » Signe de cette désillusion : les suicides sont en augmentation préoccupante. Plus un jour ne passe sans que la presse y fasse mention. « Depuis trois mois, le suicide n'est plus une question taboue en Algérie. Il y en a tellement, y compris parmi les adolescents, qu'il est devenu impossible d'ignorer ce phénomène, raconte un journaliste algérien. Tous les journaux ou presque ont dû se pencher sur cette question, soulignant que ce phénomène est le reflet du désespoir et de ce qui est ressenti comme une absence totale de perspectives. »
La position du président algérien est particulièrement délicate. Ses succès sur la scène internationale ne suffisent pas à atténuer l'amertume grandissante de la population, encore moins sans doute à calmer l'impatience de l'armée. Et la dégradation relative de la situation sécuritaire complique sa tâche. Comment ses opposants se priveraient-ils de l'accuser d'avoir raté son objectif principal, « la priorité de ses priorités » comme il l'intitulait, alors qu'il briguait la présidence de la République : le rétablissement de la paix ?
Va-t-il maintenir sa stratégie ou en changer ? Ces derniers mois, les Algériens ont entendu parler tour à tour « d'opérations militaires impitoyables » contre les jusqu'au-boutistes du Groupe islamique armé (GIA) d'Antar Zouabri et du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) d'Hassan Hattab, mais aussi de « réconciliation élargie », autrement dit d'une éventuelle amnistie générale. Ni l'une ni l'autre de ces options ne semble retenue. Le débat politique, lui, est en panne. La presse est la caisse de résonance des luttes au sommet du pouvoir. Tandis que les assassinats, faux barrages et exactions se poursuivent, le peuple algérien attend toujours d'être convaincu que son président est sur la bonne voie.