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Les violences ethniques continuent en Côte d'Ivoire malgré les appels au calme

Le nouveau chef de l'Etat, Laurent Gbagbo, a installé son « gouvernement d'ouverture », mais la chasse aux musulmans originaires du Nord et partisans de l'opposant Alassane Ouattara se poursuit. Un charnier d'une cinquantaine de cadavres été découvert dans un quartier d'Abidjan
Le président Laurent Gbagbo, dont l'élection est contestée par l'opposition, s'est efforcé, vendredi 27 octobre, de normaliser la situation en Côte d'Ivoire. Il a formé un « gouvernement d'ouverture » et reçu son principal opposant, Alassane Ouattara, chef du Rassemblement des républicains (RDR). M. Ouattara, qui a refusé de participer à ce cabinet, a déclaré « accepter ce pouvoir issu d'un coup de force pour préserver la paix ». Mais les affrontements entre ses partisans, originaires du Nord musulman, et ceux de M. Gbagbo, chrétiens de l'Ouest et du Sud - appuyés par la gendarmerie -, se sont poursuivis vendredi, après avoir fait plus de 150 morts la veille, selon l'opposition. Dans le Nord, les Dioulas ont directement affronté les forces de l'ordre et le bilan provisoire est de dix blessés par balles, dont deux gendarmes. Un charnier d'un cinquantaine de cadavres a été découvert vendredi dans la zone industrielle de Yopougon, à Abidjan. Malgré les appels au calme, le risque d'une guerre civile ne semble pas écarté.
 
Mis à jour le samedi 28 octobre 2000


ABIDJAN de notre correspondante

Pendant que le nouveau chef de l'Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, enfermé dans une salle du palais présidentiel, réunissait vendredi 27 octobre, pour la première fois, son gouvernement, la chasse à l'homme se poursuivait dans les rues d'Abidjan. Depuis mercredi, au lendemain de la révolte populaire qui a renversé le général Robert Gueï et rendu la victoire à M. Gbagbo, les partisans du nouveau président affrontent ceux d'Alassane Ouattara, qui contestent sa légitimité. La bataille politique entre les deux camps s'est rapidement transformée en guerre ethnico-religieuse. On dénombre déjà plusieurs dizaines de morts, essentiellement dans le camp ouattariste, composé en majorité de ressortissants du Nord musulman.

Le Front populaire ivoirien (FPI, socialiste) a formé son «  gouvernement d'ouverture » avec le Parti démocratique de Côte d'Ivoire, le PDCI, au pouvoir de 1960 au coup d'Etat de décembre 1999, qu'il avait combattu pendant des années. Le PDCI, qui avait vu tous ses candidats invalidés pour cette élection, avait appelé au boycottage du scrutin, jugé « illégitime ». Mais le PDCI, qui « n'a pas de culture d'opposition », selon les termes de son secrétaire général, n'a pas résisté à l'appel d'un pouvoir qu'il a détenu pendant près de trente ans.

Le Rassemblement des républicains (RDR) de M. Ouattara, lui, n'a pas accepté de participer à ce gouvernement. Dès vendredi matin, MM. Ouattara et Gbagbo se sont rencontrés. Leur large sourire face aux photographes, alors qu'ils se donnaient l'accolade, n'a pas sonné la trêve.

VENDETTA GÉNÉRALISÉE

A la sortie de l'entretien, M. Ouattara a annoncé qu'il pourrait réexaminer sa position après les législatives prévues le 10 décembre. La priorité pour le RDR, a-t-il dit, est de « pleurer ses morts ». A cette heure-là, il ne savait pas encore qu'il y en aurait autant. Vendredi soir, le RDR établissait le bilan à 155 morts, comprenant la cinquantaine de corps retrouvés dans un charnier à Yopougon, l'une des grandes communes populaires d'Abidjan (lire ci-dessous).

Dans plusieurs quartiers de la villeYopougon, Abobo, Blokosso, mais aussi dans la commune d'Anyama, à une dizaine de kilomètres de la capitale  -, les Dioulas, musulmans originaires du Nord, bastion du RDR, ont été victimes vendredi de la vindicte des chrétiens du Sud, ces derniers affirmant avoir été la veille victimes des Dioulas.

Les familles dioulas se sont terrées toute la journée. Selon les témoignages, leurs assaillants étaient souvent assistés des forces de l'ordre, dont des éléments de la gendarmerie. A Anyama, au nord d'Abidjan, la journée a débuté par une querelle au marché entre femmes avant de tourner à la vendetta généralisée. Chaque camp accuse l'autre de lancer des attaques. La tension entre les communautés est à son comble, la rumeur venant amplifier la psychose d'une guerre généralisée.

« MORTS POUR RIEN »

Le président Laurent Gbagbo n'a pas évoqué vendredi une seule fois ce climat de guerre civile. Après avoir rendu un vibrant hommage aux militants morts mardi et mercredi pour lui rendre sa victoire, il a eu juste un mot pour les victimes du RDR : ils étaient « morts pour rien ». Au départ, les partisans de M. Ouattara réclamaient un nouveau scrutin présidentiel, auquel leur candidat pourrait participer. Mais maintenant, les motivations des affrontements ne sont plus directement politiques : elles sont avant tout ethniques et religieuses. Jeudi, le RDR et le FPI avaient lancé, à la télévision, un appel conjoint à l'apaisement. Vendredi, aucun des deux camps n'a réellement tenté de faire revenir les populations à la raison.

« Massacre », « génocide », « guerre civile » : les témoins de ces affrontements utilisent ces mots de frayeur, terrorisés à l'idée que la Côte d'Ivoire, réputée pour sa stabilité et son calme, ne devienne un nouveau Liberia ou une nouvelle Sierra Leone. L'implication de membres de forces de l'ordre aux côtés des anti-nordistes ajoute à l'inquiétude. « Qui va nous aider, si même la gendarmerie ne nous protège pas ? Elle ne se comporte pas comme la force républicaine qu'elle devrait être », se plaint un habitant d'Anyama, où des partisans du FPI ont été vus avec des armes. Dans le nord du pays, les armes circulent. Les habitants, en très large majorité favorables au RDR, ont reçu vendredi l'appui des dozos, les chasseurs traditionnels, munis de fusils. Là, les affrontements ont eu lieu directement entre la population musulmane et les forces de l'ordre. Un hôpital a accueilli vendredi dix blessés, dont deux gendarmes. Tous par balles. « On a ouvert la boîte de Pandore, dit un officier supérieur de l'armée. Si les politiques ne réagissent pas très vite, on ne pourra plus rien contrôler.  »

Fabienne Pompey



Le Monde daté du dimanche 29 octobre 2000

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