 deux policiers devant la nouvelle zone d'attente de Roissy | AFP |
Les rapports d'observation accablants et les lettres d'indignation envoyées au premier ministre ont beau se multiplier, les pratiques de la police aux frontières (PAF) ne semblent pas changer. A l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, les fonctionnaires du ministère de l'intérieur sont à nouveau mis en cause par les associations de défense des étrangers, qui s'alarment, depuis plusieurs mois, d'un refus plus ou moins "systématique" des policiers d'enregistrer les demandes d'asile des étrangers qui se présentent au contrôle.
Lors d'une visite effectuée au poste de police de l'aérogare 2F, jeudi 23 août, deux visiteurs de la Cimade ont ainsi pu rencontrer quatorze personnes dont deux mineurs, qui attendaient - pour certains depuis plus de dix jours - dans un couloir de correspondance situé en zone internationale, espace compris entre le point de débarquement des avions et le premier poste de police. Originaires de Somalie, d'Irak ou du Cameroun, toutes ces personnes "n'avaient pas l'aspect de touristes habituels", se souvient Laurent Giovanonni, de la Cimade. Aucune d'entre elles n'avait de passeport ou de billet d'avion, pour éviter d'être renvoyée, dès son arrivée, dans son pays d'origine. Toutes ont indiqué aux visiteurs de la Cimade que "lorsqu'elles se présentaient au poste de police tout proche, elles étaient rejetées systématiquement par les fonctionnaires qui refusaient de les enregistrer et de procéder aux formalités d'usage prévues par la loi", comme le rapporte M. Giovanonni dans une lettre adressée le 27 août au procureur du tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis).
A ses yeux, ces refus répétés d'enregistrer les demandes d'asile ou les non-admissions sur le territoire sont "peu conformes avec la législation en vigueur", le traitement des étrangers étant "susceptible d'être sanctionné par la justice".
L'un de ces étrangers a expliqué dans un témoignage manuscrit de quatre pages que le petit groupe était régulièrement "chassé" par les policiers, contraint d'attendre toute la journée sur des bancs et de dormir la nuit à même le sol, de quémander sa nourriture aux touristes de passage, et sans possibilité de se laver. "Certains avaient tellement faim qu'ils sont allés voir la police pour dire qu'ils voulaient manger mais on les a encore chassés", raconte-t-il. Le 22 août, un Indien débarqué onze jours plus tôt s'est effondré de fatigue et de faim sous les yeux des policiers, avant d'être soigné par le service médical de l'aéroport. Une mère irakienne a attendu quatre jours avec son bébé de neuf mois, privé de lait. "Nous étions dans une prison où on ne pouvait ni avancer ni reculer, seulement voir le monde rouler devant nous sans manger ni boire", résume l'auteur du témoignage, pour qui "l'espoir était complètement perdu".
Le petit groupe d'étrangers a finalement été entendu par la police des frontières, le 23 août, quelques minutes après l'arrivée des deux visiteurs de la Cimade qui demandaient des explications. Au tribunal de Bobigny, lundi 27 août, huit d'entre eux ont finalement été admis sur le territoire, le juge estimant qu'il existait "un doute sur l'existence ou non d'un refus d'enregistrement de la demande des intéressés les exposant durant plusieurs jours à des conditions de vie très précaires".
"ON LES LAISSE POIREAUTER LÀ"
De tels refus d'enregistrement ont été signalés au premier ministre par les associations de défense (Amnesty international, Anafé, Cimade) dès le 3 avril. "C'est systématique, observe Olivier Heyraud, délégué CFDT d'Air France. On les laisse poireauter là sur instructions de la police, dans une zone sous douane où les étrangers ne peuvent pas retirer d'argent et se retrouvent très vite affamés. Cela permet de faire un premier tri : celui qui a vraiment faim repart chez lui." Dans la même aérogare, poursuit le délégué syndical, Air France met à disposition de la PAF une salle pour héberger pendant plusieurs jours les mineurs étrangers qui arrivent sans visa, et que l'on souhaite renvoyer. Dans cette salle, inconnue des associations habilitées à visiter les zones d'attente et où aucun avocat n'a jamais pu entrer, "la légalité du maintien en zone d'attente paraît particulièrement douteuse" aux yeux des visiteurs de la Cimade. Au ministère de l'intérieur, Fulvio Raggi, directeur central de la PAF, se déclare "outré" par les observations de la Cimade, assurant qu'"il n'y a pas de refus d'enregistrement", mais seulement des étrangers "qui ne se présentent pas à la frontière parce qu'ils n'ont pas de papiers".
Alexandre Garcia